Résumé de la conférence du 16 octobre 2023 de Mme Marie-Christine LAVIER,  Docteure en égyptologie

Seth se distingue par sa singularité dans l’univers divin de l’Égypte ancienne à cause de sa nature ambivalente, caractérisée par sa puissance physique exceptionnelle et une certaine forme de violence indomptée. À l’origine, Seth n’est pas le mal, au sens moral du terme, et il ne représente pas non plus le chaos , état primordial préexistant à la création de l’univers. Dieu intégré dans le monde créé, Seth transgresse par son comportement l’ordre mis en place par le dieu créateur. Rebelle à l’ordre établi, il représente ce qui est contre l’ordre dans le monde créé, aidant ainsi à expliquer tout ce qui est susceptible de le perturber, la mort, la maladie, les crimes, etc. 

Ce sont des facteurs surtout historiques et religieux, qui vont peu à peu transformer Seth en figure du mal absolu qu’il sera impératif de détruire.

Si l’étymologie de son nom n’est pas élucidée, l’origine géographique de Seth est bien attestée, il s’agit de la très ancienne ville de Noubet, capitale du Ve nome de Haute Égypte, nommée Ombos par les Grecs et  dont le nom actuel, Nagada, désigne la plus importante culture protohistorique de Haute Égypte.

L’iconographie de Seth est singularisée par un animal dont les caractéristiques physiques – long chanfrein busqué et hautes oreilles pointues – ont longtemps fait penser à une bête fabuleuse. Il a été démontré depuis peu qu’il s’agissait d’un animal bien réel, l’oryctérope du Cap. Mais Seth apparaît aussi sous plusieurs autres formes animales de substitution dont les plus importantes sont l’hippopotame mâle et le taureau. À partir du 1er millénaire avant notre ère, Seth paraît souvent aussi sous la forme de l’âne.

Parmi les objets associés à Seth, le sceptre-ouas est le plus notable. Ce sceptre, reconnaissable  entre tous, présente en son sommet le profil stylisé de la tête de l’animal séthien. Très tôt, le sceptre-ouas de Seth est considéré comme un soutien du ciel. Positionnés aux quatre angles de la terre, les quatre sceptres-ouas sont les supports de la voûte céleste. Son nom signifiant « puissance, pouvoir », le sceptre-ouas deviendra aussi celui de toutes les divinités masculines.

Seth est bien connu à travers une mythologie très développée, qui s’est déroulée en quatre phases.

La première phase, le mythe fondateur, relate l’affrontement de deux puissantes villes de Haute Égypte, Nekhen/Hiérakonpolis au sud et Noubet/Ombos au nord, et celui de leur divinité tutélaire, respectivement Horus et Seth. Cet affrontement s’achève par la conquête de Noubet/Ombos par Nekhen/Hiékonpolis, donc par la victoire d’Horus sur Seth.

La deuxième phase présente Seth subordonné à son vainqueur Horus et formant avec ce dernier le duo de référence constitutif de l’État pharaonique, symbolisant l’union du Double-Pays : Horus représentant la Basse Égypte et Seth la Haute Égypte.

Seth est ainsi intégré à la royauté dans sa désignation binaire, puisque dès les premiers souverains, le roi d’Égypte est défini comme un « Horus-Seth », dont la personnalité concilie les deux pôles opposés.

La troisième phase retrace un autre mythe, celui du combat entre Horus et Seth, combat provoqué par Seth qui arrache son œil à Horus, lequel réplique en émasculant Seth, portant gravement atteinte au point fort de ce dernier, sa vigueur sexuelle. C’est Horus, à qui son œil guéri est finalement restitué, qui sort encore victorieux de ce combat.

La quatrième phase voit l’intégration de Seth dans le mythe d’Osiris par le biais d’Horus. Comme Seth est depuis toujours l’opposant d’Horus, lorsque celui-ci devient le fils d’Osiris, Seth continue d’être l’adversaire d’Horus et devient aussi l’ennemi de son père Osiris. Incorporé dans l’Ennéade d’Héliopolis, Seth est le frère d’Osiris, l’époux de Nephtys et l’oncle d’Horus. En proie à la jalousie et à ses comportements violents, Seth commet l’irréparable en assassinant Osiris. Il est traduit en justice face à Horus. Reconnu coupable,  il est condamné  à porter Osiris sur son dos, ou bien il est banni, ou encore il est mis à mort, selon les versions. Une fois de plus, c’est Horus qui triomphe.

Seth est le seigneur des « terres rouges », espaces désolés et stériles des savanes et des déserts qui entourent la « terre noire » de l’Égypte. Il a la main mise sur tout ce qui est extérieur à la vallée du Nil, y compris les pistes qui permettent la circulation dans ces espaces et les populations étrangères qui y vivent.

À l’extérieur de l’Égypte, ses grands lieux de culte se trouvent dans les oasis, alors qu’en Égypte, ses sanctuaires se tiennent de préférence à la lisière du désert ou au débouché des pistes caravanières.  Seth est vénéré dans trois principaux sanctuaires en Égypte : le temple de Noubet/Ombos, attesté dès la IIIe dynastie, mais dont les restes datent de la XVIIIe dynastie ; le temple de la ville de Seper-Merou dans le XIXe nome séthien de Haute Égypte ; le temple d’Avaris/Tell el-Dabaâ, dans le Delta oriental, connu dès la XIIIe dynastie. 

Dieu des étrangers et de tout ce qui est étranger, Seth devient naturellement la divinité vénérée par les Hyksôs, peuple d’origine sémitique et cananéenne qui occupe le Delta avant d’envahir une partie de la vallée du Nil au milieu du IIe millénaire avant notre ère. Établis à Avaris, les Hyksôs assimilent Seth, la divinité égyptienne locale, à leur dieu Baâl. Associé à l’occupant hyksôs, Seth va désormais être systématiquement confondu avec tout envahisseur étranger, ce qui aura un effet dévastateur pour sa réputation et qui constituera l’une des raisons de sa déchéance progressive mais inexorable.  

La déchéance de Seth marque le destin théologique du dieu, mais ce processus fut très progressif au long des siècles, dû à la combinaison de deux facteurs, l’un religieux, l’autre historique. Le facteur religieux est l’extraordinaire expansion du mythe d’Osiris et des cultes et rites qui en découlent. Dans ce contexte, Seth l’assassin d’Osiris et démembreur de son cadavre est proscrit. Le facteur historique est surtout sensible pendant le 1er millénaire avant notre ère au cours duquel  l’Égypte est successivement envahie et occupée par les Kouchites, les Assyriens et les Perses, dont les exactions sont identifiées aux agissements de Seth. L’Égypte, qui cherche alors un nouveau souffle dans les traditions de son riche passé, ne peut que bannir et détruire Seth qui perturbe les normes que le pays aspire à redéfinir.  C’est ainsi que durant le 1er millénaire avant notre ère, Seth subit un processus de « démonisation » qui aboutit à son élimination pure et simple par le biais de rituels spécifiques de destruction.

Les fonctions positives de Seth existent pourtant, bien que presque totalement oblitérées par sa déchéance à l’époque tardive.

Depuis toujours le dieu, représentant la Haute Égypte face à Horus dans le duo de référence de l’État égyptien, est lié à la royauté. Sous les XIXe et XXe dynasties ramessides, il est mis à l’honneur, et trois pharaons portent son nom : Sethi 1er, Sethi II et Sethnakht. Pendant le règne de Ramsès II, il est même érigé en dieu d’État aux côtés d’Amon, Rê et Ptah. On peut alors parler d’un véritable âge d’or pour le dieu Seth.

De même qu’il agit dans l’équilibre dualiste du Double-Pays, Seth intervient également dans l’équilibre  du cycle cosmique de la création. Par sa force physique exceptionnelle, son énergie hors du commun et sa nature belliqueuse et indomptable qui lui vient des animaux fabuleux des déserts, Seth est le seul dieu égyptien capable d’affronter directement sans danger le plus terrible des ennemis du dieu soleil créateur de l’univers, l’immortel serpent Apophis, représentant les forces du chaos qui, chaque nuit, arrête la progression de la barque du soleil en route vers le lieu de son lever à l’est. Placé à la proue de la barque solaire, toutes les nuits, Seth harponne vigoureusement le serpent monstrueux et le neutralise, permettant au soleil de reprendre son parcours vers l’est. Ainsi, Seth est présenté comme le garant de l’ordre cosmique, et cette fonction ne lui sera jamais retirée même aux plus forts moments de sa « démonisation ».

Seth agit dans le ciel, dans les phénomènes naturels et à travers sa manifestation astrale.

Semant le trouble et la confusion, le dieu est naturellement tenu responsable des phénomènes naturels et climatiques violents et perturbateurs comme  la pluie, les orages, la grêle et les séismes.

Dans le ciel, Seth se manifeste sous la forme astrale de la constellation de Mésekhtyou, équivalant à notre Grande Ourse, au centre du ciel du nord, tandis qu’Osiris réside dans la constellation d’Orion au centre du ciel du sud. Au terme d’une évolution dans sa forme et dans sa signification, la constellation Mesekhtyou représente la patte antérieure avec laquelle Seth-taureau tua Osiris. Prélevée par Horus qui la jette au ciel, la patte avant devient la constellation Mesekhtyou, susceptible d’apporter la perturbation dans le ciel en attaquant Osiris et la constellation d’Orion. C’est pourquoi Mesekhtyou, la patte avant, est toujours représentée placée sous l’étroite surveillance de la déesse hippopotame Taouret, qui la contrôle. Même dans le ciel, la haute potentialité de nuisance du dieu Seth est prise en considération et des dispositions doivent être prises pour la neutraliser.